Prévisions chocs
Prévisions "chocs" 2026
Saxo Group
Responsable de la stratégie des matières premières
Les prix du pétrole continuent de reculer. Le Brent est passé sous les 76 USD le baril et ne s’échange plus qu’à environ 7,5 % au-dessus du plafond de 70 USD qui avait bloqué les prix avant la perturbation du détroit d’Ormuz. À première vue, le mouvement peut surprendre : le monde vient tout juste de subir la plus grosse rupture d’approvisionnement pétrolier jamais enregistrée, avec environ 1,3 milliard de barils de production perdus au Moyen-Orient. Pourtant, à court terme, le marché ne regarde plus tant les barils disparus que ceux qui pourraient revenir rapidement.
Pendant la crise, la baisse des stocks commerciaux, les mises sur le marché des réserves stratégiques, la réorganisation des routes d’approvisionnement et la destruction de la demande ont évité un véritable choc énergétique. D’après l’Agence internationale de l’énergie, les stocks mondiaux ont été tirés vers le bas à un rythme inédit ces derniers mois pour compenser la chute des flux via le détroit d’Ormuz. En clair, le système a puisé dans ses réserves pour tenir. Mais ce coussin de sécurité est désormais bien entamé et devra être reconstitué tôt ou tard. Malgré cela, les prix réagissent surtout à une préoccupation plus immédiate : le risque d’un excédent temporaire de brut du Golfe qui arrive d’un coup sur le marché.
Avec l’amélioration progressive de la navigation dans le détroit d’Ormuz, les traders se concentrent de plus en plus sur une file de cargaisons en attente d’expédition. Des millions de barils sont déjà chargés sur des tankers restés bloqués dans le Golfe pendant la crise, tandis que de nombreux autres navires attendent encore de pouvoir charger ou quitter la zone. Tout cela crée un risque d’arrivée massive d’offre sur le marché, au moment même où les acheteurs se montrent plus prudents.
Les raffineurs asiatiques, très actifs pendant la crise pour sécuriser du brut moyen-oriental, ont récemment levé le pied après avoir couvert l’essentiel de leurs besoins à court terme. En parallèle, les grandes majors et les traders ont absorbé une partie des volumes qui reviennent, en les stockant ou en les redirigeant vers d’autres marchés. Malgré ça, le marché physique montre de plus en plus de signes de saturation temporaire.
Ce déséquilibre apparaît clairement dans les courbes à terme. Plusieurs grades de brut du Moyen-Orient sont passés en contango pour la première fois depuis le début du conflit : les prix à court terme sont désormais inférieurs aux livraisons plus lointaines. En général, ce type de structure traduit un marché bien approvisionné à court terme, qui peine à absorber rapidement les volumes entrants.
Autrement dit, le mouvement des prix reflète moins un déséquilibre durable entre offre et demande qu’un problème très concret d’écoulement d’un stock de pétrole coincé. Le marché price surtout la réouverture des flux, pas une pénurie structurelle.
Il faut aussi garder en tête que le retour de l’offre ne se fera pas du jour au lendemain. Même si le pétrole circule à nouveau plus librement via Ormuz, normaliser les flux, résorber les files de navires, relancer la production et reconstruire les relations commerciales prendra du temps. Idem pour les stocks : les acteurs qui ont utilisé les réserves stratégiques pendant la crise chercheront probablement à les reconstituer, ce qui créera une nouvelle source de demande une fois l’excédent absorbé.
C’est aussi pour ça qu’un retour au marché d’avant-crise paraît peu probable. Avant la perturbation, le Brent évoluait globalement entre 60 et 70 USD. On s’approche peut-être de cette zone par moments, mais l’équilibre de moyen terme semble un peu plus haut. Les stocks stratégiques sont plus bas, les chaînes d’approvisionnement ont montré leurs limites, et la prime de risque géopolitique sur l’énergie du Moyen-Orient ne va pas disparaître.
Par ailleurs, la crise pourrait laisser des traces durables sur la demande. La hausse des coûts de l’énergie a accéléré les investissements dans l’efficacité énergétique, l’électrification et les alternatives dans plusieurs régions. Et si certains changements de consommation deviennent permanents, une partie de la destruction de la demande pourrait ne pas revenir en arrière.
Enfin, le positionnement des investisseurs montre à quel point le marché s’est retourné rapidement. En sept semaines jusqu’au 16 juin, les positions nettes longues des fonds sur le Brent sont passées d’un plus haut de 7 ans et demi à 496 000 contrats à seulement 114 000. Cette baisse vient surtout de ventes à découvert agressives plutôt que de simples prises de bénéfices sur les positions longues. Les shorts bruts ont même atteint leurs plus hauts niveaux depuis la pandémie. Cela montre à quelle vitesse le marché est passé d’un scénario de pénurie prolongée à un scénario d’abondance à venir.
À court terme, le pétrole reste sous pression tant que le marché physique absorbe les barils bloqués et que les producteurs du Moyen-Orient se battent pour placer leurs cargaisons. Mais un retour durable dans la zone 60–70 USD semble peu probable, sauf choc fort sur la demande. Les stocks ont été largement réduits, les réserves devront être reconstituées, et le coût de sécurisation de l’énergie est structurellement plus élevé. On passe donc d’une logique de crise à une logique de normalisation, sans revenir à un monde où l’offre est perçue comme acquise.
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