Prévisions chocs
Prévisions "chocs" 2026
Saxo Group
Responsable de la stratégie des matières premières
Plus tôt cette année, nous n’excluions pas un objectif de 6 000 USD pour l’or d’ici la fin de l’année, mais depuis, une correction de 1 500 USD depuis le sommet à 5 595 USD a modifié à la fois la trajectoire et le calendrier. Pour l’instant, la hausse des prix du pétrole et le choc inflationniste qui en découle renforcent le dollar et repoussent les anticipations d’assouplissement monétaire, ce qui réduit à court terme l’attrait des actifs sans rendement comme l’or.
Cependant, même si le contexte actuel constitue un frein à court terme, il ne remet pas en cause la tendance de fond. Les moteurs structurels qui ont soutenu la hausse de l’or ces deux dernières années restent bien en place et se sont, pour certains, renforcés.
Au-delà de la pression inflationniste liée au pétrole, les facteurs de soutien de long terme demeurent intacts. Les risques de stagflation persistent, notamment en raison de la crise énergétique et de son impact sur l’économie et les prix à court et moyen terme. Les dettes publiques continuent d’augmenter et, même si le statut du dollar comme monnaie de réserve mondiale n’est pas menacé à court terme, on observe une tendance de diversification des réserves de la part de certaines banques centrales et institutions souveraines. Dans ce contexte, l’or reste l’actif de réserve alternatif naturel.
Contrairement à la plupart des matières premières, l’or est avant tout un actif monétaire. Des prix plus élevés ne détruisent pas significativement la demande, contrairement aux matières premières industrielles. La demande en bijouterie peut ralentir à des niveaux élevés, et les banques centrales peuvent ajuster leurs achats, mais structurellement, l’or reste beaucoup moins sensible aux hausses de prix que les autres métaux.
D’un point de vue technique, la moyenne mobile à 200 jours de l’or, actuellement proche de 4 250 USD, constitue un support majeur. Tant que ce niveau est globalement préservé, la tendance haussière de long terme reste intacte.
L’histoire de l’argent est plus complexe. Après une forte hausse continue jusqu’au pic de janvier, le marché est devenu suracheté. Une offre physique tendue, une demande en plein essor liée au photovoltaïque et un enthousiasme spéculatif — alimenté en partie par l’élan des réseaux sociaux — ont poussé les prix à des niveaux qui exigeaient une perfection quasi totale pour se maintenir.
Alors qu’une correction était déjà en cours, la guerre en Iran a servi de catalyseur à un ajustement plus brutal. La hausse des prix du pétrole a renforcé le dollar, ravivé les craintes inflationnistes et repoussé les anticipations de baisse des taux, créant un environnement macroéconomique nettement moins favorable aux métaux précieux. L’argent, plus volatil et partiellement lié à la demande industrielle, a été davantage touché que l’or, les investisseurs à l’achat ayant réduit leurs positions rapidement.
Cependant, cette correction est en grande partie saine. Elle a permis de purger l’excès spéculatif et les positions trop chargées qui rendaient le marché vulnérable.
La dynamique de long terme de l’offre reste toutefois favorable. Le World Silver Survey 2026 du Silver Institute, réalisé par Metals Focus, anticipe un sixième déficit annuel consécutif, avec une demande qui continue de dépasser l’offre issue des mines et du recyclage, entraînant une baisse progressive des stocks disponibles. Comme le souligne le rapport, la diminution des stocks physiques rend le marché plus sensible aux épisodes de faible liquidité, à la volatilité des prix, à la hausse des primes et au durcissement des conditions de prêt du métal. Par ailleurs, la forte demande chinoise dans le secteur photovoltaïque ainsi que l’intérêt des investisseurs privés continuent de soutenir le marché, tandis que la crise énergétique actuelle pourrait renforcer la transition vers les énergies renouvelables et, à terme, soutenir la demande en argent liée au solaire.
Cela dit, les perspectives de l’argent sont plus nuancées que celles de l’or. La demande industrielle reste exposée aux cycles économiques. Une période prolongée d’inflation élevée et de croissance plus faible pourrait peser sur la consommation dans l’électronique, les biens de consommation et l’industrie manufacturière. En parallèle, la demande d’investissement — qui joue un rôle clé dans le maintien du déficit de marché — est très fluctuante et peut se retourner rapidement en cas de perte de momentum technique ou de changement de récit macroéconomique.
C’est pourquoi l’argent reste le métal précieux le plus sensible (beta élevé) : un potentiel de hausse plus important, mais aussi un risque de baisse plus élevé.
Une fois que les effets du conflit se seront dissipés et que les chaînes d’approvisionnement énergétiques commenceront à se normaliser, l’or devrait retrouver du soutien grâce à la demande monétaire, à la diversification des réserves, aux inquiétudes budgétaires et aux incertitudes géopolitiques persistantes. Il est moins exposé à la destruction de la demande cyclique et moins sensible aux variations brutales du sentiment des investisseurs.
Les fondamentaux de l’argent restent positifs, mais ses perspectives dépendent davantage de la résilience de la demande industrielle et de la participation continue des investisseurs. Le marché peut encore se resserrer significativement, et dans un scénario macroéconomique favorable, l’argent pourrait de nouveau surperformer l’or. Cependant, cette trajectoire devrait rester très volatile.
Aux niveaux actuels, le ratio or/argent proche de 62 montre que l’argent s’échange déjà à un niveau relativement élevé par rapport à sa moyenne de long terme proche de 70. Cela suggère que l’argent pourrait avoir besoin d’un nouveau catalyseur — que ce soit un resserrement de l’offre physique, une demande industrielle plus forte ou un regain d’appétit spéculatif — pour surperformer significativement à partir d’ici.
Le marché haussier des métaux précieux semble donc en pause, et non terminé. L’or apparaît retardé, mais pas remis en cause, avec des moteurs de long terme toujours bien en place. L’argent conserve un potentiel de hausse important à long terme, mais après les excès de janvier, il reste vulnérable aux chocs macroéconomiques et aux variations de confiance des investisseurs.
En résumé, l’or reste l’allocation stratégique, tandis que l’argent représente une opportunité tactique — plus risquée, plus rémunératrice, et à manier avec prudence en raison de sa volatilité.