Cette surperformance mérite d’être décodée, car elle ne traduit pas un simple effet de rotation sectorielle. Elle reflète une convergence de trois dynamiques qui s’auto-renforcent.
La première est structurelle : l’IA comme moteur d’une nouvelle phase du cycle capex. Contrairement au précédent cycle d’investissement en semi-conducteurs qui était essentiellement porté par les smartphones puis le cloud générique, le cycle actuel est conduit par les hyperscalers (Meta, Microsoft, Google, Amazon) qui ont pris des engagements pluriannuels de dépenses en infrastructure IA. Ces engagements sont fermes, contractuels, et croissants. Le CEO d’ASML, Christophe Fouquet, l’a formulé clairement : « la demande de puces dépasse l’offre disponible, et en réponse, nos clients accélèrent leurs plans d’expansion de capacité pour 2026 et au-delà, avec des accords long terme à l’appui. » La distinction est cruciale : on ne parle pas d’intentions, mais de commandes engagées.
La deuxième explication est cyclique. Le secteur sort d’un creux profond et bénéficie d’une remontée des révisions bénéficiaires. Après deux années de correction brutale dans l’automobile et l’industrie, qui constituent les principaux débouchés des semi-conducteurs européens, les stocks au sein des chaînes d’approvisionnement se sont progressivement normalisés. Infineon le confirme en indiquant que les niveaux d’inventaires dans l’automobile sont globalement revenus à la normale, même si la confiance des clients doit encore se consolider avant une reprise complète des réapprovisionnements. Ce type de configuration, avec un point bas de cycle identifiable et une reprise dont le timing reste incertain mais la direction claire, est précisément celui qui génère les réévaluations les plus marquées en bourse.
La troisième explication est d’ordre géopolitique et joue paradoxalement en faveur des acteurs européens. Les tensions entre les États-Unis et la Chine sur les exportations de technologies liées aux semi-conducteurs ont renforcé le rôle stratégique de l’Europe, perçue comme un fournisseur plus neutre et moins exposé aux restrictions américaines. Le European Chips Act, qui mobilise 43 milliards d’euros de fonds publics et privés, commence à transformer le paysage manufacturier européen. Bien qu’encore en retrait par rapport à son équivalent américain, il contribue néanmoins à instaurer un socle de soutien à la demande institutionnelle et à améliorer la visibilité des carnets de commandes sur plusieurs années.
Lecture des résultats du T1 2026 : les surprises qui comptent
ASML : Le fournisseur incontournable de toute l’industrie
ASML est le seul fabricant au monde des machines nécessaires pour produire les puces les plus avancées. Aucun concurrent à l'horizon. La société a relevé ses prévisions annuelles : ses clients construisent des usines aussi vite que possible. La contrainte n'est plus la demande, c'est la vitesse à laquelle les usines peuvent être construites.
Le groupe a publié un chiffre d’affaires de 8,8 milliards d’euros, dans le haut de sa guidance, avec une marge brute de 53 %. Le point le plus marquant reste la progression de l’activité « Installed Base Management », qui regroupe services, maintenance et mises à jour logicielles. Cette division atteint 2,5 milliards d’euros sur le trimestre et apporte des revenus récurrents, plus visibles et plus rentables, jouant un rôle d’amortisseur cyclique.
Les résultats dépassent les attentes du marché : le chiffre d’affaires ressort au-dessus des 8,5 milliards attendus et le bénéfice net atteint 2,8 milliards d’euros, soit un BPA de 7,15 euros contre un consensus proche de 6 euros.
Enfin, la guidance 2026 a été relevée entre 36 et 40 milliards d’euros. Le principal frein n’est plus la demande, mais la capacité des clients à construire les salles blanches nécessaires pour installer les machines. Autrement dit, la demande reste solide et la visibilité demeure favorable pour 2027 et 2028.
STMicroelectronics : Le retour d’un catalyseur inattendu
Les résultats de STMicroelectronics illustrent bien la complexité du cycle actuel. Le chiffre d’affaires net progresse de 23 % sur un an à 3,10 milliards de dollars, au-dessus de la guidance, avec un bénéfice par action en hausse de 85% et une marge opérationnelle qui remonte à 5,5 %, contre 0,4 % un an plus tôt.
Le principal élément positif vient de la prévision du deuxième trimestre, fixée à 3,45 milliards de dollars au point médian, soit une hausse de 24,9 % sur un an.
Autre point important, le discours du CEO Jean-Marc Chéry sur l’exposition à l’intelligence artificielle. STMicro est désormais positionnée pour capter la croissance liée à l’IA, avec une exposition aux datacenters attendue au-dessus de 500 millions de dollars en 2026 et bien au-delà d’un milliard en 2027.
Ce n’est pas anodin pour une entreprise qui était encore perçue il y a quelques mois comme principalement exposée à l’automobile en ralentissement et à une industrie peu dynamique. Cette montée en puissance sur les applications IA marque une inflexion claire dans la perception du marché.
Infineon : La patience de l'investisseur commence à payer
« Sans électricité, il n’y a pas d’IA. » La formule du CEO d’Infineon résume parfaitement l’opportunité actuelle du groupe : alimenter, convertir et sécuriser l’énergie nécessaire aux centres de données d’intelligence artificielle.
Sur son premier trimestre fiscal 2026 (octobre-décembre 2025), Infineon affiche 3,66 milliards d’euros de chiffre d’affaires, en hausse de 7 % sur un an, ou 14 % à taux de change constant, avec une marge de segment solide de 17,9 %.
Le vrai signal fort vient toutefois de l’investissement. Le groupe augmente de 500 millions d’euros ses dépenses de capacité, portant ses capex à environ 2,7 milliards d’euros en 2026, afin de répondre à la demande des centres de données IA. Infineon vise désormais 1,5 milliard d’euros de revenus liés à l’IA dès 2026, puis 2,5 milliards en 2027.
Si l’automobile reste encore en phase d’ajustement après la normalisation des stocks, la croissance liée à l’IA prend clairement le relais. Les solutions de gestion de l’énergie pour serveurs deviennent un nouveau moteur de croissance, avec une demande aujourd’hui davantage freinée par les capacités de production que par le marché lui-même.
ASM International et BESI : Les Champions de l'Innovation de Rupture
ASM International a enregistré une forte croissance avec 863 millions d’euros de revenus, grâce à une demande très élevée pour ses équipements utilisés dans la fabrication de puces avancées. Le groupe profite notamment du lancement de nouvelles générations de puces plus performantes, ce qui pousse les fabricants à investir rapidement dans ses machines. Cette dynamique se traduit par une rentabilité record, avec une marge opérationnelle de 33,1 %.
De son côté, BE Semiconductor affiche une très forte progression des commandes, en hausse de plus de 100 %. Cette performance est liée à une technologie qui permet d’assembler les puces de manière plus efficace et plus puissante (Hybrid bonding), ce qui est devenu essentiel pour les nouvelles applications d’intelligence artificielle. Cela montre qu’une partie moins visible de l’industrie des puces, l’assemblage final, est aujourd’hui tout aussi importante que la fabrication elle-même.
Les valorisations : chères ou pas chères ?
C'est la question que tout investisseur doit se poser. Les semi-conducteurs ont beaucoup progressé depuis le début de l’année, alors sont-ils encore une opportunité ?
Le piège du P/E dans un secteur cyclique
Le ratio cours/bénéfice (P/E) est l'indicateur de valorisation le plus utilisé. Mais dans un secteur cyclique comme les semi-conducteurs, il peut être très trompeur. Quand les bénéfices sont au plus bas (comme aujourd'hui pour certaines valeurs), le P/E paraît élevé, même si l'action est en réalité bon marché par rapport à son potentiel futur. C'est l'inverse en haut de cycle : un P/E bas peut cacher une valorisation excessive
Nous nous trouvons aujourd’hui dans une phase intermédiaire : les résultats commencent à se redresser, mais ils n’ont pas encore retrouvé leur niveau normal. Cela entraîne une revalorisation progressive des actions, car les investisseurs anticipent la poursuite de l’amélioration des bénéfices. Autrement dit, les valorisations montent avant que la croissance des profits ne soit totalement visible.
Valorisation des entreprises du secteur (PE FY1)
BESI à 65x les bénéfices : La valeur la plus chère en apparence, mais pas forcément en substance
BE Semiconductor Industries affiche le PER le plus élevé, autour de 65x. Cela traduit des attentes très fortes du marché sur son exposition au packaging avancé, indispensable aux puces d’intelligence artificielle. Les bénéfices actuels restent encore en phase de redémarrage, alors que le potentiel de marge en période favorable est nettement supérieur. Autrement dit, le marché valorise aujourd’hui les profits futurs plus que les profits présents. C’est potentiellement justifié, mais cela rend aussi le titre plus sensible à toute déception sur le rythme de reprise.
ASML à 39x les bénéfices : Le moins cher de son histoire récente sur base relative
ASML se situe autour de 39x, un niveau élevé en apparence mais historiquement cohérent pour une société en position quasi monopolistique. Contrairement à d’autres acteurs plus cycliques, ASML bénéficie d’une visibilité supérieure grâce à des carnets de commandes de long terme et à des barrières à l’entrée extrêmement fortes. Le groupe a récemment relevé ses perspectives annuelles, ce qui suggère que les bénéfices attendus pour 2027 et au-delà pourraient encore être révisés à la hausse. Si ce scénario se confirme, la valorisation actuelle pourrait progressivement devenir plus attractive sans nécessiter une hausse supplémentaire du multiple.
STMicro à 37x : Le cas le plus asymétrique du panel
STMicroelectronics traite autour de 37x. Pris isolément, ce niveau paraît exigeant pour une entreprise dont la marge opérationnelle reste encore bien en dessous des sommets de 2022. Mais le PER repose aujourd’hui sur des bénéfices dégradés par la faiblesse de l’automobile et de l’industrie, deux marchés historiquement centraux pour le groupe. Si les marges se normalisent progressivement vers des niveaux intermédiaires et que les nouveaux relais de croissance dans l’IA, les capteurs ou l’électrification se développent, le bénéfice par action pourrait remonter nettement sur deux ans. Le marché anticipe donc déjà une phase de redressement.
Infineon à 30x : Le plus « raisonnable » du panel, avec un levier opérationnel significatif
Infineon, autour de 30x, apparaît comme la valorisation la plus modérée parmi ces grandes valeurs européennes. Cela s’explique par une perception encore très liée au cycle automobile et industriel, où la reprise reste graduelle. Pourtant, le groupe est aussi un leader mondial des composants de puissance, un segment stratégique pour les véhicules électriques, les infrastructures énergétiques et les centres de données IA. Si la demande automobile se normalise et que les revenus liés à l’IA progressent comme annoncé, le bénéfice pourrait fortement accélérer d’ici 2027, rendant le multiple actuel relativement raisonnable.
Qu'est-ce qu'un « re-rating » et pourquoi c'est important ici ?
Un re-rating, c'est quand les investisseurs acceptent de payer plus cher pour un secteur parce qu'ils lui accordent davantage de confiance, de visibilité, ou une meilleure croissance attendue. C'est ce qui est en train de se produire dans les semi-conducteurs européens. ASML, par exemple, traitait historiquement avec une prime de 60 % par rapport à ses concurrents équipementiers. Cette prime s'est compressée et est aujourd'hui proche de zéro. Si elle se reconstitue, c'est un levier de hausse supplémentaire, sans même que les bénéfices aient à progresser davantage. En résumé : dans ce secteur, c'est la combinaison de bénéfices qui remontent + multiples qui se normalisent qui peut créer des hausses bien supérieures à ce que le marché anticipe.
Au-delà des grands noms : les valeurs à connaître
Le secteur des semi-conducteurs européens ne se résume pas à ASML et STMicro. Il existe un écosystème de valeurs plus petites, souvent ignorées, mais qui jouent un rôle critique dans la chaîne de valeur.
Ce qui pourrait encore faire monter le secteur
Révisions à la hausse des bénéfices : Les résultats ont globalement été sous-estimés par le marché. Les analystes pourraient continuer à relever leurs prévisions, ce qui soutient mécaniquement les valorisations.
Accélération des plans industriels (CHIPS Act et équivalents) : Les programmes de relocalisation industrielle aux États-Unis et en Europe financent la construction de nouvelles usines de semiconducteurs. Ces capacités supplémentaires entraîneront des commandes massives d’équipements (ASML, ASMI, BESI) sur 2026–2028.
Reprise cyclique de l’automobile et de l’industrie : Les stocks sont normalisés, mais la demande finale n’a pas encore pleinement redémarré. Un rebond des commandes automobiles et industrielles profiterait fortement à Infineon, Melexis ou Elmos.
Montée en puissance de la photonique : Les interconnexions optiques dans les data centers IA deviennent une tendance structurelle. La photonique silicium émerge comme un relais de croissance, avec des acteurs comme Soitec, Aixtron en première ligne en Europe.
Cycle d’investissement encore incomplet : Le cycle IA reste en phase d’expansion, mais pas encore arrivé à maturité. Tant que les hyperscalers poursuivent leurs investissements en data centers, les équipementiers et fournisseurs de matériaux restent portés par une demande structurellement élevée.
Les risques à avoir en tête
Risque Chine élevé : ASML réalise encore 20 % de ses revenus en Chine. Si les restrictions américaines s'intensifient, c'est une source de revenus qui pourrait se réduire encore.
Reprise auto plus lente : La remontée des commandes automobiles tarde. Si elle se décale à 2027, les valeurs exposées à ce segment pourraient décevoir à court terme.
Hausse de l'euro : La plupart des acteurs facturent en dollars. Une appréciation de l'euro comprime mécaniquement les revenus reportés en euros, même sans baisse de la demande.
Cycle IA concentré : La demande IA vient de peu d'acteurs (Meta, Google, Amazon...). Un ralentissement de leur part, ou une technologie plus efficiente, pourrait freiner les commandes plus vite qu'anticipé.
Conclusion
Le secteur européen des semi-conducteurs est en train de traverser une inflexion rare : une sortie de cycle baissier synchronisée avec un choc de demande structurel lié à l'IA. Les résultats du T1 2026 le confirment : les bénéfices remontent plus vite que prévu, les managements rehaussent leurs objectifs, et plusieurs valeurs se repositionnent sur des thématiques de croissance à long terme. Les valorisations ne sont pas à des niveaux d'exubérance. Pour la plupart des acteurs, elles reflètent encore des bénéfices cycliquement déprimés, ce qui signifie que la normalisation des marges et la croissance des profits peuvent continuer à surprendre à la hausse.
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