Prévisions chocs
Prévisions "chocs" 2026
Saxo Group
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Plus de six mois après le début du conflit au Moyen-Orient, le marché pétrolier mondial reste pris dans une situation de blocage inhabituelle. Le détroit d'Ormuz ne fonctionne ni normalement ni n'est complètement fermé, les négociations entre Washington et Téhéran n'ont pas permis d'aboutir à une réouverture durable, et les armateurs restent réticents à envoyer leurs navires dans le Golfe.
Pourtant, le Brent se négocie autour de 90 USD le baril, bien en dessous des sommets atteints plus tôt dans le conflit et, plus étonnant encore, très loin des niveaux auxquels on pourrait normalement s'attendre face à une perturbation prolongée du principal point de passage stratégique pour le pétrole mondial.
Cette situation s'explique par l'ampleur exceptionnelle des mesures mises en œuvre pour atténuer les conséquences de la crise depuis le début du conflit. Les itinéraires d'exportation alternatifs ont été exploités au maximum, les réserves stratégiques ont été mises sur le marché, les flux commerciaux mondiaux ont été réorganisés et les consommateurs ont réagi à la hausse des prix. La faiblesse de la demande chinoise de pétrole brut a également joué un rôle de soutien important.
Ensemble, ces facteurs ont permis d'éviter une grave pénurie de pétrole brut. Mais ils n'ont pas réglé le problème de fond. Au contraire, les tensions se sont progressivement déplacées vers l'aval de la chaîne, notamment vers le diesel, où les prix et les marges des raffineries signalent un marché bien plus tendu que ne le laissent penser les seuls cours du brut.Les dernières données de Kpler, l'un des principaux fournisseurs de données et d'analyses en temps réel sur les marchés de l'énergie et le transport maritime, soulignent la fragilité persistante de la situation. Les flux de pétrole brut transitant par Ormuz ont récemment atteint en moyenne environ 6,1 millions de barils par jour, contre quelque 15 millions de barils par jour en temps normal. Tous ces volumes n'ont pas définitivement disparu. Une partie de la production a été mise à l'arrêt, une autre s'accumule dans le Golfe et certaines exportations ont été retardées plutôt que perdues. Il n'en reste pas moins que le déficit cumulé donne une idée de l'ampleur des perturbations.
Plus préoccupant encore, un déséquilibre commence à apparaître entre les chargements dans le Golfe et les sorties effectives des pétroliers. Selon les estimations de Kpler, les chargements de la dernière semaine ont atteint environ 4,9 millions de barils par jour, tandis que les passages confirmés par Ormuz ne représentaient que 2,3 millions de barils par jour. Autrement dit, le pétrole brut entre dans le système d'exportation nettement plus vite qu'il n'en sort. Les capacités de stockage peuvent absorber une partie de cet écart et les pétroliers peuvent temporairement servir de réservoirs flottants, mais si les capacités d'évacuation ne se rétablissent pas, les producteurs pourraient finalement être contraints de réduire les chargements, puis leur production.
La pénurie de pétroliers entrant dans le Golfe devient donc aussi importante que le nombre de navires chargés qui en sortent. Les arrivées de navires sur ballast auraient chuté d'environ dix navires par jour à seulement deux, tandis que Kpler estime qu'un retour durable à la normale nécessiterait à lui seul l'arrivée de cinq à six superpétroliers VLCC par jour. Le nombre de traversées est retombé à un chiffre à la suite de nouvelles attaques contre des pétroliers, tandis que les armateurs continuent d'exiger des compensations substantielles pour entrer dans la région. Une grande partie du trafic restant est également devenue difficile à suivre, les navires désactivant ou brouillant leurs signaux AIS.
Le détroit est donc peut-être techniquement franchissable, mais, sur le plan opérationnel, il reste fortement perturbé.
Dans ce contexte, un Brent autour de 90 USD peut sembler étonnamment bas. Plusieurs facteurs permettent de l'expliquer.
Premièrement, le marché mondial a trouvé des moyens de contourner Ormuz. L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont maximisé l'utilisation des oléoducs qui évitent le détroit, tandis que certaines cargaisons ont été réacheminées via d'autres ports ou transférées d'un navire à l'autre. Ces itinéraires ne peuvent pas remplacer totalement le passage par Ormuz, mais chaque baril supplémentaire permet de réduire la pénurie à court terme.
Deuxièmement, les stocks stratégiques ont constitué un filet de sécurité essentiel, mais temporaire. Les gouvernements, en premier lieu les États-Unis, ont en quelque sorte puisé dans les approvisionnements futurs pour amortir l'impact des perturbations, en mettant des barils sur le marché afin de maintenir l'approvisionnement des consommateurs malgré la baisse des livraisons en provenance du Moyen-Orient et d'éviter que les stocks commerciaux ne se contractent aussi fortement qu'ils l'auraient fait autrement.
L'ampleur de ces prélèvements commence désormais à se faire sentir. Après avoir été reconstituée à plus de 415 millions de barils au début de l'année, la réserve stratégique de pétrole des États-Unis est tombée sous les 300 millions de barils, réduisant fortement le coussin de sécurité constitué avant la guerre. Un article de CNBC a également alerté sur les risques physiques que pourraient entraîner la rapidité et l'ampleur des prélèvements récents : les quelque 60 cavités salines de la réserve stratégique situées sur la côte du Golfe, en Louisiane et au Texas, pourraient notamment être exposées à des contraintes structurelles dues à des cycles de remplissage et de vidange trop rapides. En pratique, le marché a été stabilisé en mobilisant par anticipation une partie des approvisionnements futurs, au prix toutefois d'un filet de sécurité moins important pour faire face à une prochaine perturbation.
Troisièmement, la hausse des prix a produit l'effet habituel : elle a entraîné une destruction d'une partie de la demande. Les consommateurs ont adapté leurs comportements, les entreprises ont réduit leurs consommations non essentielles et le ralentissement de l'activité économique a accentué cette tendance. L'Agence internationale de l'énergie prévoit désormais une baisse de la consommation mondiale de pétrole de 1,6 million de barils par jour en 2026, soit le recul annuel le plus marqué depuis la pandémie de 2020, ce qui montre à quel point la destruction de la demande commence à compenser le choc d'offre.
La Chine a joué un rôle particulièrement important. Ses importations de pétrole brut ont fortement diminué en 2026, compensant en partie la baisse des flux en provenance du Moyen-Orient. D'avril à juillet, la Chine a importé au total 1 milliard de barils, contre 1,4 milliard au cours des quatre mêmes mois en 2025. Compte tenu de son statut de premier importateur mondial de pétrole brut, cette baisse a libéré des barils pour les autres acheteurs et réduit la concurrence pour une offre devenue rare.
Enfin, le marché sait qu'une importante quantité de pétrole potentiellement disponible reste bloquée dans le golfe Persique. Si un accord politique permettait soudainement au trafic de pétroliers de revenir à la normale, les stocks de brut ainsi que la production du Golfe actuellement mise à l'arrêt pourraient progressivement revenir sur le marché. Cette perspective d'une hausse future de l'offre contribue à limiter la prime géopolitique que les investisseurs sont prêts à payer aujourd'hui.
Le calme relatif qui règne sur le marché du brut contraste de plus en plus avec la situation exceptionnelle qui prévaut sur celui des produits raffinés, dont le diesel est le meilleur exemple. La marge de craquage du WTI-ULSD a bondi à environ 103 USD le baril, tandis que celle du Brent-gasoil en Europe a atteint près de 77 USD le baril, soit dans les deux cas des niveaux records. Les marges de craquage de l'essence sont elles aussi élevées, mais les tensions sont nettement plus fortes sur les distillats moyens.
Les producteurs du Moyen-Orient sont historiquement d'importants exportateurs, non seulement de pétrole brut, mais aussi de produits raffinés, tandis que les pétroles bruts plus lourds de la région sont particulièrement adaptés à la production de distillats moyens. Les perturbations des exportations du Golfe frappent donc le marché mondial des produits raffinés à deux niveaux : directement, en réduisant les exportations de produits raffinés, et indirectement, en limitant la disponibilité du brut utilisé comme matière première par les raffineries.
La Russie a encore aggravé le problème. Les attaques ukrainiennes contre les raffineries russes ont perturbé une autre source majeure d'approvisionnement mondial en diesel, obligeant l'Europe et les autres régions dépendantes des importations à se disputer un nombre plus limité de cargaisons disponibles.
Les raffineurs américains ont réagi de manière très énergique. Des marges élevées ont encouragé les raffineries à fonctionner à plein régime et les exportations américaines de diesel ont fortement augmenté, alors que les acheteurs européens, latino-américains et d'autres régions se disputent les approvisionnements disponibles. Mais même cette réaction peine à reconstituer les stocks. Les stocks américains de distillats sont tombés à des niveaux saisonniers exceptionnellement bas malgré la forte rentabilité du raffinage.
La pression politique commence également à monter. Alors que les prix des carburants aux États-Unis constituent un sujet sensible à l'approche des élections de mi-mandat, le marché continue de spéculer sur les mesures que le président Trump pourrait prendre, notamment sur la possibilité de restreindre les exportations de carburants. Toutefois, l'efficacité d'une telle mesure serait probablement limitée par la géographie et les infrastructures. La côte américaine du Golfe du Mexique concentre environ 55 % de la capacité nationale de raffinage et l'essentiel de la production destinée à l'exportation, tandis que les capacités limitées des réseaux de pipelines et de transport réduisent la possibilité d'acheminer les excédents de carburants vers l'intérieur du pays. Alors que certains détracteurs estiment que les exportations contribuent à faire monter les prix sur le marché intérieur, les acteurs du secteur avertissent que leur restriction risquerait de provoquer une baisse du taux d'utilisation des raffineries, entraînant une baisse des prix par rapport au reste du monde et, à terme, une diminution de la production, les investissements devenant moins attractifs. En pratique, une telle mesure resserrerait donc l'offre aussi bien aux États-Unis qu'à l'échelle mondiale, faisant monter les prix pour les consommateurs américains plutôt que de les faire baisser.
Pour le brut, l'indicateur clé pourrait de plus en plus être le nombre de pétroliers arrivant à vide dans le Golfe. Une reprise durable, jusqu'aux cinq à six VLCC par jour que Kpler estime nécessaires, permettrait d'écouler les volumes de brut accumulés, de réduire la pression sur les capacités de stockage du Golfe et pourrait même plafonner le Brent, quand bien même les tensions géopolitiques resteraient élevées. À l'inverse, si cette reprise ne se concrétise pas, le scénario serait tout autre. La poursuite des chargements alors que les capacités d'évacuation restent insuffisantes finirait par contraindre les producteurs du Golfe à réduire davantage leur production, transformant les barils aujourd'hui simplement retardés en véritables pertes d'approvisionnement.
Pour les consommateurs, toutefois, la préoccupation la plus immédiate reste celle des produits raffinés. Les marges de craquage du diesel, à des niveaux records, montrent que le système mondial dispose de très peu de capacités excédentaires là où elles sont le plus nécessaires. Un pétrole brut autour de 90 USD peut donner l'impression que le choc énergétique reste maîtrisable, mais un diesel dont le prix dépasse de plus de 100 USD celui du brut raconte une tout autre histoire.
Après six mois de perturbations, le marché pétrolier a fait preuve d'une remarquable capacité d'adaptation. Les itinéraires alternatifs, les stocks stratégiques, les exportations américaines et la destruction de la demande ont permis d'éviter une envolée bien plus spectaculaire des cours du brut. Mais ces mesures ont surtout déplacé les tensions plutôt qu'elles ne les ont résorbées. Le calme apparent sur le marché du brut risque donc de masquer le message plus important envoyé par les marchés des produits raffinés : le monde a réussi à trouver suffisamment de pétrole brut, mais il peine de plus en plus à produire et à acheminer suffisamment de carburants pour répondre aux besoins réels des consommateurs.
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