Pourquoi l’IA a-t-elle besoin de cuivre ?
L'intelligence artificielle a besoin de cuivre pour une raison très concrète : faire fonctionner l'infrastructure physique qui se cache derrière les modèles d'IA. Les data centers regroupent des milliers de processeurs très énergivores, qui doivent être alimentés, reliés entre eux et refroidis en permanence. Le cuivre intervient notamment dans les câbles, les équipements électriques, les transformateurs et les systèmes de refroidissement.
Selon S&P Global Market Intelligence, un data center consacré à l'entraînement de modèles d'IA peut nécessiter environ 47 tonnes de cuivre par mégawatt de capacité, contre environ 21 tonnes par mégawatt pour un data center consacré au minage de cryptomonnaies.
La conséquence commence à se voir dans les prévisions de demande. S&P Global estime que les data centers consommeront environ 1,1 million de tonnes de cuivre en 2025, un volume qui pourrait atteindre 2,5 millions de tonnes par an en 2040.
Mais il faut garder les proportions en tête : l'IA n'est pas à elle seule responsable de la tension actuelle sur le cuivre. Elle vient ajouter une nouvelle source de demande à celles des réseaux électriques, des véhicules électriques, des énergies renouvelables et de l'industrie. S&P Global prévoit ainsi que la demande mondiale de cuivre passera de 28 à 42 millions de tonnes par an entre 2025 et 2040, soit une hausse de 50 %. Elle estime également qu'il faudrait porter la production minière à au moins 32 Mt en 2040 pour répondre à la demande projetée.
C'est donc moins le poids actuel de l'IA que sa vitesse de croissance qui inquiète le marché. Dans un secteur minier où l'ouverture d'une nouvelle mine peut prendre des années, quelques centaines de milliers de tonnes supplémentaires de demande peuvent peser lourd sur l'équilibre entre l'offre et la demande.
Un marché sous tension : la question du côté de l'offre
Le cuivre ne se trouve pas n'importe où, et il ne se produit pas du jour au lendemain. Ouvrir une nouvelle mine prend généralement entre 16 et 17 ans en moyenne entre la découverte du gisement et la première tonne extraite, en raison des contraintes géologiques, environnementales et réglementaires.
À cela s'ajoutent les difficultés des mines existantes : baisse des teneurs en minerai, gisements plus complexes et coûts d'exploitation croissants. S&P Global estime que la production mondiale de cuivre extrait pourrait atteindre un pic autour de 27 millions de tonnes en 2030, avant de retomber vers 22 millions de tonnes en 2040 si les investissements dans de nouvelles capacités restent insuffisants.
Pour autant, le marché mondial n'est pas actuellement en déficit. Dans sa dernière prévision publiée en avril 2026, l'ICSG table sur un surplus d'environ 96 000 tonnes de cuivre raffiné en 2026, puis de 377 000 tonnes en 2027. Cette estimation peut toutefois évoluer en fonction de la production minière, du recyclage et de la demande.
Le véritable enjeu est donc la capacité de l'offre à suivre la demande sur plusieurs années : les nouvelles mines prennent des décennies à arriver, tandis que les perturbations sur les exploitations existantes peuvent rapidement réduire les volumes disponibles. C'est cette rigidité de l'offre qui rend le cuivre particulièrement sensible à toute accélération de la demande.
L'IA, catalyseur d'une demande plus large
Le secteur des data centers ne se développe pas en vase clos. Selon JLL, près de 100 GW de nouvelles capacités devraient être ajoutées dans le monde entre 2026 et 2030, ce qui devrait quasiment doubler la capacité mondiale. Le secteur devrait croître de 14 % par an en moyenne jusqu'en 2030, tandis que l'IA pourrait représenter environ la moitié des charges de travail des data centers à cet horizon.
Cette expansion s'accompagne d'investissements massifs. Les cinq grands hyperscalers devraient consacrer plus de 600 milliards de dollars à leurs dépenses d'investissement en 2026, soit environ 36 % de plus qu'en 2025, dont près de 450 milliards directement liés aux infrastructures IA.
Une partie de ces investissements se traduit très concrètement par la construction de data centers, l'installation de réseaux électriques, de transformateurs, de systèmes de refroidissement et de câblages — autant d'infrastructures qui nécessitent du cuivre.
Quels acteurs sont concernés ?
Le développement de l’IA ne concerne pas uniquement les producteurs de cuivre. Il entraîne toute une chaîne d’acteurs, depuis l’extraction du minerai jusqu’aux infrastructures qui alimentent les data centers.
À l’amont, les groupes miniers extraient le cuivre qui sera ensuite transformé et utilisé par l’industrie. Parmi les principaux producteurs mondiaux figurent notamment BHP, Freeport-McMoRan, Glencore, Rio Tinto et Southern Copper. Leur production dépend toutefois de facteurs très différents de la seule demande liée à l’IA : qualité des gisements, investissements, coûts d’exploitation, réglementation et stabilité politique des pays producteurs.
Vient ensuite le raffinage, étape qui transforme les concentrés de cuivre en métal utilisable par les industriels. Cette activité est particulièrement concentrée en Chine, qui joue un rôle majeur dans le raffinage mondial. Parmi les principaux acteurs figurent notamment Jiangxi Copper, Tongling Nonferrous Metals et Jinchuan, qui disposent de capacités importantes de production de cuivre raffiné. Le complexe de Guixi, exploité par Jiangxi Copper, est par exemple présenté comme le plus important site de production de cuivre électrolytique en Chine.
Cette étape est loin d'être secondaire : les tensions sur le marché des concentrés peuvent se répercuter directement sur les raffineurs et réduire leur capacité à produire du cuivre raffiné.
Enfin, le cuivre est présent dans une grande partie des infrastructures nécessaires au fonctionnement des data centers : câbles, transformateurs, équipements électriques et systèmes de refroidissement. S&P Global souligne ainsi que les besoins en cuivre s’étendent bien au-delà des serveurs eux-mêmes, jusqu’aux infrastructures qui les alimentent et les refroidissent.
Cela concerne donc aussi des fabricants d’équipements comme Schneider Electric, Eaton, ABB ou Vertiv, exposés à la construction et à la modernisation des infrastructures de data centers.
Cette dernière étape est particulièrement intéressante pour comprendre l’effet de l’IA : la hausse des besoins ne concerne donc pas seulement les mines de cuivre, mais également les fabricants d’équipements électriques et les entreprises chargées de renforcer les réseaux. Des travaux récents de l’université Johns Hopkins soulignent justement que les transformateurs et les systèmes d’alimentation sans interruption pourraient devenir des goulots d’étranglement pour le développement des data centers IA.
Ce qu'il faut retenir
Le boom de l'intelligence artificielle a une réalité qui dépasse largement les puces électroniques et les modèles de langage : il repose sur des kilomètres de câbles, des halls entiers de transformateurs et des mines qui mettent des années à sortir de terre. Le cuivre, matériau indispensable à la conduction de l'électricité, se retrouve ainsi à la croisée de plusieurs tendances de fond (électrification, transition énergétique et désormais intelligence artificielle) au moment même où l'offre minière montre des signes de fragilité structurelle.
Pour autant, réduire le marché du cuivre à une simple équation « plus d'IA égale plus de demande égale prix plus élevés » serait une simplification excessive. L'IA n'est aujourd'hui qu'une composante, certes croissante, d'une demande mondiale de cuivre façonnée par bien d'autres forces — et face à elle, substitution, recyclage et nouvelles capacités minières pourraient, à terme, rééquilibrer un marché aujourd'hui sous tension.
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