L’IA pourrait-elle relancer le gaz ?
Points clés :
- Les turbines à gaz sont devenues un équipement stratégique du boom de l’IA, avec des carnets de commandes qui se remplissent jusqu’à la fin de la décennie.
- Certains data centers commencent à construire leur propre capacité de production au gaz, contournant les délais du réseau électrique.
- L’IA pourrait créer une nouvelle demande structurelle pour le gaz américain, alors que les projets de centrales se multiplient autour des grands campus technologiques.
- Mais cette renaissance du gaz pourrait être limitée par les contraintes industrielles, les réglementations environnementales et la montée en puissance du nucléaire et des renouvelables.
En 2023, l'industrie des turbines à gaz évoluait encore dans un environnement relativement prévisible : renouvellement des équipements, croissance modérée de la demande et cycles d'investissement maîtrisés. Trois ans plus tard, le paysage a radicalement changé. La demande mondiale de turbines a bondi, les carnets de commandes des principaux fabricants s'étendent désormais jusqu'à 2030 et les capacités de production ne suffisent plus à absorber les nouveaux besoins. Selon Wood Mackenzie, les commandes mondiales ont atteint environ 110 GW fin 2025, contre une capacité de production annuelle estimée à seulement 60 à 70 GW. Les prix des turbines ont, eux aussi, fortement augmenté.
Derrière ce retournement, un facteur s'impose de plus en plus clairement : l'intelligence artificielle.
Là où les réseaux électriques, les infrastructures de raccordement et les nouvelles capacités renouvelables nécessitent encore du temps pour se développer, les centrales à gaz offrent une solution pilotable et déployable relativement rapidement. Cette dynamique contribue à faire des turbines à gaz un équipement désormais stratégique pour une partie des nouveaux projets électriques.
Nous avons déjà analysé la question des réseaux électriques face à l'essor de l'IA dans un précédent article. Celui-ci s'intéresse à une autre étape de la chaîne : le gaz naturel lui-même et à ce que cette nouvelle demande pourrait signifier pour les marchés de l'énergie.
Pourquoi le gaz revient au cœur du jeu
Le problème de fond est désormais bien documenté : la demande d’électricité des data centers, portée notamment par l’essor de l’intelligence artificielle, progresse beaucoup plus vite que les infrastructures électriques ne peuvent être développées. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la consommation mondiale d’électricité des data centers devrait presque doubler entre 2025 et 2030, pour atteindre environ 950 TWh. Sur la même période, leur consommation progresserait d’environ 15 % par an, soit plus de quatre fois plus vite que la demande d’électricité des autres secteurs.
Consommation d'électricité des centres de données, 2020-2035
Le gaz doit donc moins être vu comme un nouveau pari structurel sur les énergies fossiles que comme une solution de transition face au décalage entre l’explosion de la demande électrique et la lenteur des infrastructures.
L’AIE prévoit que les renouvelables fourniront près de la moitié de l’électricité supplémentaire nécessaire aux data centers d’ici 2030, tandis que le gaz et le charbon couvriront ensemble plus de 40 % de cette demande additionnelle. Aux États-Unis, le gaz devrait être la première source d’électricité supplémentaire destinée aux data centers d’ici 2030.
Des data centers qui deviennent leur propre centrale électrique
Face aux délais de raccordement au réseau, certains opérateurs commencent à produire directement l’électricité dont leurs data centers ont besoin. Le cas le plus spectaculaire est celui de xAI, qui a utilisé des dizaines de turbines à gaz pour alimenter son site Colossus près de Memphis. L’entreprise prévoit désormais de remplacer progressivement ces turbines temporaires par une centrale permanente de 1,2 GW.
Le phénomène dépasse désormais le cas xAI. Au Texas, Pacifico Energy développe GW Ranch, un campus énergétique « privé » conçu spécifiquement pour des data centers. Le projet dispose d’un permis pour jusqu’à 7,65 GW de production au gaz, avec un premier approvisionnement prévu dès 2027.
Le modèle est donc en train d’évoluer : au lieu d’attendre que le réseau fournisse l’électricité, les data centers peuvent désormais devenir eux-mêmes le client et le moteur de construction d’une centrale électrique. C’est une évolution importante pour le secteur du gaz, car chaque nouveau campus d’IA peut potentiellement créer sa propre demande captive de production électrique.
Le vrai goulot d'étranglement : les turbines, pas le gaz
Le problème n'est donc pas seulement de disposer de gaz. Les États-Unis disposent d'une ressource abondante et d'un réseau gazier développé. Le véritable goulot d'étranglement se situe en aval : la capacité industrielle à fabriquer les turbines qui transforment ce gaz en électricité. Trois fabricants (GE Vernova, Siemens Energy et Mitsubishi Power) dominent aujourd'hui le marché mondial des grandes turbines à gaz, avec environ deux tiers des capacités en construction.
Conséquence directe : les prix et les délais des équipements s'envolent. Selon Wood Mackenzie, le prix des turbines à gaz pourrait atteindre 600 $/kW fin 2027, soit une hausse de 195 % depuis 2019. Les grandes turbines nécessitent désormais plus de cinq ans entre la commande et la livraison, tandis que les modèles plus petits affichent des délais de 18 à 36 mois.
Les acteurs positionnés sur cette tendance
Les fabricants de turbines
GE Vernova, Siemens Energy, Mitsubishi Heavy Industries
Position de quasi-oligopole sur les turbines de grande puissance ; bénéficiaires directs du cycle de commandes, mais confrontés à leurs propres limites de capacité de production.
Producteurs de gaz
EQT Corp, Range Resources, Expand Energy
La croissance des data centers ouvre de nouveaux débouchés aux producteurs américains, notamment dans les Appalaches. EQT a par exemple conclu des accords d'approvisionnement en gaz pour plusieurs projets de production d'électricité associés à des data centers, dont le campus de Homer City en Pennsylvanie.
Entreprises de midstream et infrastructures gazières
Williams Companies, Kinder Morgan, TC Energy
Ces acteurs peuvent profiter de la construction de nouvelles infrastructures nécessaires pour acheminer le gaz jusqu'aux installations de production. Williams développe notamment des projets combinant centrales au gaz et infrastructures de transport, directement liés à des data centers de Meta dans l'Ohio
Majors pétrolières et gazières
Chevron, ExxonMobil
Les majors cherchent également à se positionner directement sur le marché de l'électricité destinée aux data centers. Chevron développe par exemple une centrale au gaz au Texas destinée à alimenter un data center de Microsoft dans le cadre d'un accord de long terme. ExxonMobil travaille de son côté sur des solutions combinant production d'électricité au gaz et captage du CO₂.
Hyperscalers et acteurs de l'IA
xAI/SpaceX, Microsoft, Meta, Amazon, Google
Les grands utilisateurs d'électricité jouent eux-mêmes un rôle croissant dans cette transformation. Certains cherchent à sécuriser directement leur approvisionnement, voire à produire leur propre électricité. xAI/SpaceX est l'exemple le plus spectaculaire, avec des turbines installées directement sur certains de ses sites pour répondre à ses besoins en IA.
Les limites à ne pas ignorer
Le potentiel du gaz comme bénéficiaire du boom de l’IA est réel, mais plusieurs facteurs pourraient limiter cette tendance.
Les turbines sont elles-mêmes un goulot d’étranglement
Le même facteur qui soutient les commandes limite mécaniquement le nombre de projets qui pourront réellement voir le jour à court terme. Un opérateur de data center qui commande une turbine aujourd'hui devra parfois attendre 2029 ou 2030 pour la recevoir, ce qui relativise l'idée d'un gaz « solution rapide » à l'échelle du secteur dans son ensemble, même s'il reste plus rapide que les alternatives.
Le gaz se heurte aussi aux contraintes réglementaires
L’exemple de xAI à Memphis illustre les difficultés auxquelles peuvent être confrontés les projets de production au gaz directement associés aux data centers. L’entreprise a fait face à des poursuites liées aux émissions de ses turbines et au respect du Clean Air Act. Elle prévoit désormais de retirer progressivement une partie de ses turbines mobiles.
Le gaz pourrait n’être qu’une solution de transition
Enfin, le gaz doit composer avec le développement du nucléaire, des renouvelables et du stockage. Les investissements actuels dans les centrales au gaz pourraient répondre aux besoins immédiats des data centers, mais leur durée de vie se compte en décennies.
La question se pose donc pour les investisseurs : les infrastructures construites aujourd’hui seront-elles toujours compétitives si les solutions bas carbone deviennent plus disponibles et moins coûteuses ? Le risque est alors de voir certaines installations devenir moins rentables avant la fin de leur durée de vie.
Ce qu'il faut retenir
L'intelligence artificielle ne crée pas seulement une demande supplémentaire d'électricité : elle commence à modifier la manière dont cette électricité est produite. Face aux besoins croissants des data centers, les centrales au gaz et les turbines deviennent des solutions particulièrement recherchées, comme le montrent l'explosion des commandes et la multiplication des projets de production directement associés aux infrastructures d'IA.
Pour autant, parler d'un nouveau « supercycle » du gaz serait prématuré. Les capacités de production de turbines sont limitées, les projets peuvent se heurter à des contraintes réglementaires et environnementales, tandis que le nucléaire, les renouvelables et le stockage progressent eux aussi.
L'IA pourrait donc bien devenir un nouveau moteur de la demande de gaz, mais l'ampleur et la durée de cette tendance dépendront moins de la seule croissance des data centers que de la capacité du secteur gazier et électrique à suivre leur rythme de développement.
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